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vocabulaire gilles deleuze compilation vocabulary

by albert dupont last modified 2011-03-28 12:45

une compilation du vocabulaire deleuzien deleuzian vocabulary compilation gilles deleuze

source : http://www.caute.lautre.net/

AION

« La réflexion de Gilles Deleuze sur le temps (…) [constitue une] tentative d’échapper à l’historicisme, et au mono-chrono-logisme qu’il implique (…). Deleuze, comme Nietzsche, est à la recherche d’une forme d’intemporel qui ne serait ni l’éternité (l’absence de temps) ni la sempiternité (la permanence indéfinie dans le temps d’une nature ou structure). Il lui faut, pour asseoir l’intempestif, présent en toute création, un troisième terme entre le temps historique et l’éternité. Ce sera l’Aiôn. (…) Le temps sera clivé, dédoublé, entre Chronos, plan de l’histoire et du mélange physique des corps et Aiôn, plan des devenirs, des événements et du sens, incorporels. (…) [Si] Chronos n’a qu’un temps, le « présent vivant » (Logique du sens, 1969, p. 13), Aiôn en possède deux, le passé et l’avenir, mais n’a pas de présent. » (Philippe Mengue, « Aiôn / Chronos » in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 41.)

- « L’Aiôn est la surface qui recueille le sens, (…) [il est] le présent vide ou la sorte d’éternité où subsiste l’événement, toujours prêt à venir (futur) et toujours déjà passé (puisqu’il n’a pas de présent). (…) L’Aiôn, comme forme vide de temps (Différence et répétition, 1968, p. 119) et fêlure du je, se déplace « en ligne droite » [« ligne droite que trace le point aléatoire » (Logique du sens, 1969, p. 80)] opérant la division des choses et des signes. Par là, il est l’Evénement lui-même comme Temps pur (ou blessure, ou mort). » (Philippe Mengue, « Aiôn / Chronos » in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 43.)

- « [Avec Qu’est-ce que la philosophie ? (1991) c’est] le concept de « plan d’immanence » de la pensée qui remplace[ra] celui de surface, et d’Aiôn comme temps de cette surface. » (Philippe Mengue, « Aiôn / Chronos » in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 46.)

AFFECT

L’affect est puissance d’affirmation : à l’opposé des propositions de la psychanalyse ou de certaines approches philosophiques telles que celles de Lyotard, ou d’Agamben, l’affect n’est pas rapporté à un trauma, ni à une expérience originaire de la perte, mais il apparaît au contraire comme puissance de vie, puissance d’affirmation (« s’affecter de joie, multiplier les affects qui expriment ou enveloppent un maximum d’affirmation » écrit Deleuze dans Dialogues, p. 76). Cette conception rejoint l’affirmation de Spinoza selon laquelle il y a, à l’origine de toute forme d’existence, une affirmation de la puissance d’être. (…)

2) L’affect est de ce fait non-personnel. (…)

3) L’affect est enfin inséparable d’un autre concept propre à la pensée de Deleuze, à savoir le plan d’immanence. N’étant pas rabattu sur la subjectivité, l’affect est en effet conçu comme processus immanent à un plan qu’il faut construire : ce plan n’est ni structuration de formes ni fait naturel ou spontané, mais milieu instable toujours « machiné », « agencé » par des affects-passions et des affects-actions, recomposé par des principes cinétiques (vitesses et lenteurs) et des principes dynamiques (intensités, degrés de puissance). » (Chantal Delourme et Jean-Jacques Lecercle, « Affect », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, pp. 32-33.)

CAPTURE

« La capture détermine le mode par lequel des individus (biologiques, sociaux, noétiques) entrent dans des rapports variables qui les transforment. L’exemple princeps en est la symbiose qui lie la guêpe et l’orchidée (…) : la série animale (guêpe) « captée » par l’apparence de l’orchidée, assure la fonction d’organe reproducteur pour la série végétale (Mille plateaux, 1980, p. 17). (…) La capture débouche donc sur une théorie du devenir, comme agencement : les termes « agencés » par la capture sont pris dans un mouvement solidaire, qui les fait devenir sans rester les « mêmes » ni devenir un même « autre ». (…) Il y a là une logique de l’agencement comme multiplicité qui prétend fournir une alternative à la logique du même, et spécialement au devenir-autre de la logique hégélienne. (…) Cette capture, Deleuze la met effectivement en pratique en produisant ses œuvres avec Guattari : il ne s’agit plus de « penser » mais de « faire le multiple » (Dialogues, avec Claire Parnet, 1977, p. 23), en écrivant à deux. (…) La création de pensée n’est plus l’acte d’un sujet noétique, mais une pragmatique, un agencement impersonnel (…). » (Anne Sauvagnargues, « Capture », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n°3, Printemps 2003, pp. 48 et 50-51).

CHAOIDE

« Le chaos a trois filles suivant le plan qui le recoupe : ce sont les Chaoïdes, l’art, la science et la philosophie, comme formes de la pensée et de la création (…). » (Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, Ed. Minuit, 1991, p. 196.)

- « La philosophie, la science et l’art « tirent des plans sur le chaos » : la philosophie en rapporte des variationsconceptuelles infinies, le scientifique des variablesqui ont été rendues indépendantes par ralentissement jusqu’à entrer sous des rapports déterminables dans une fonction, l’artiste des variétés d’affects et de percepts qui ne reproduisent pas simplement le sensible, mais qui donnent un être du sensible ou de la sensation. Chacune de ces trois disciplines extrait donc de la variabilité chaotique des entités « chaoïdes » jusqu’à constituer un chaosmos (terme emprunté à Joyce et qui définit, surtout dans le domaine esthétique, « un chaos composé - non pas prévu ni préconçu »). » (Manola Antonioli, « Chaoïde », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n°3, Printemps 2003, p. 55.)

CONCEPT

« Le concept est de l’ordre du cri. C’est quelque chose de très vivant, un mode de vie. La folle création de concepts exprime ce cri à plusieurs niveaux ». (Gilles Deleuze, Séminaire enregistré sur Leibniz.)

- « Les concepts sont les choses mêmes à l’état libre et sauvage ». (Gilles Deleuze, Différence et répétition, Ed. P.U.F., 1968, p. 3.)

- « Violence faite à la pensée, le concept, dès le moment qu’il a accueilli en lui l’infini, devient le mouvement même des singularités sur le plan d’immanence, le mouvement même des choses à l’état libre et sauvage. Il se définit alors comme un tout fragmentaire, découpant de façon consistante et irrégulière une multiplicité finie de composantes hétérogènes, et les condensant dans une vibration intensive. En ce sens, on pourrait le dire fragment d’un pli. » (Arnaud Villani, « Concept », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 57.)

DESUBJECTIVATION

« Non pas en arriver au point où l’on ne dit plus je, mais au point où ça n’a plus aucune importance de dire ou de ne pas dire je. Nous ne sommes plus nous-mêmes. (...) Nous avons été aidés, aspirés, multipliés. » (Gilles Deleuze et Félix Guattari, Rhizome, Ed. Minuit, 1976, p. 7.)

- « Désubjectivation : Abolissement de la forme aliénée sous laquelle l’individu est constitué en sujet, au profit d’une subjectivation sans assujettissements. » (Elisabeth Rigal, « Désubjectivation », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 75.)

- « 1) La désubjectivation se dit d’un sujet « sans identité, toujours décentré » (L’Anti-Œdipe, 1972, p. 27), qui s’ouvre à la multiplicité de ses individuations possibles (au lieu de s’inventer une identité) et se laisse disloquer par la virtualité multidimensionnelle de l’Aiôn (au lieu de se cramponner à l’actualité de Chronos). 2) Elle représente en conséquence un « exercice sévère de dépersonnalisation » (Pourparlers, 1990, article de 1973), s’accomplissant dans la « corrélation du Je fêlé avec le moi dissous » (Différence et répétition,1968, p. 332), et dont l’enjeu est de libérer le sujet des « mystifications de l’histoire opérées au nom du progrès de la conscience et du devenir de la raison » (Critique, n° 274, 1970). 3) Elle fait paraître le caractère indécidable et instable du devenir-sujet - c’est-à-dire, montre que le sujet, toujours issu d’un « synthèse passive » qui lui permet d’exister en « contractant » les forces d’où il procède, ne peut aller que d’une « synthèse disjonctive » à une autre, en changeant constamment de « point de vue » et en faisant communiquer les différents points de vue qu’il expérimente. 4) Elle est le mode d’individuation en intensité d’un sujet qui intériorise le dehors et dont le rapport au dehors est aussi - et constitutivement - un rapport au temps pur. » (Elisabeth Rigal, « Désubjectivation », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 76.)

DETERRITORIALISATION

« Se déterritorialiser, c’est quitter une habitude, une sédentarité. Plus clairement, c’est échapper à une aliénation, à des processus de subjectivation précis (L’Anti-Œdipe, 1972, p. 162). Cependant, on évitera de croire que, pour Gilles Deleuze et Félix Guattari, la déterritorialisation est une fin en soi, une déterritorialisation sans retour. Ce concept n’est pas envisageable sans son pendant qu’est la reterritorialisation. La conscience retrouve son territoire, mais sous de nouvelles modalités (…) jusqu’à une prochaine déterritorialisation (ibid., pp. 306-307). » (Stéphan Leclercq et Arnauld Villani, « Répétition », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n°3, Printemps 2003, p. 301.)

DEVENIR

A mesure que quelqu’un devient, ce qu’il devient change autant que lui-même. Les devenirs ne sont pas des phénomènes d’imitation, ni d’assimilation, mais de double capture, d’évolution non parallèle, de noces entre deux règnes. » (Gilles Deleuze, Dialogues, avec Claire Parnet, Ed. Flammarion, 1977, p. 8.)

- « Les devenirs, loin de ressortir au rêve ou à l’imaginaire l’imaginaire, sont la consistance même du réel. Il importe, pour bien le comprendre, d’en considérer la logique : tout devenir forme un « bloc », autrement dit la rencontre ou la relation de deux termes hétérogènes qui se « déterritorialisent » mutuellement. On n’abandonne pas ce qu’on est pour devenir autre chose (imitation, identification), mais une autre façon de vivre et de sentir hante ou s’enveloppe dans la nôtre et la « fait fuir ». La relation mobilise donc quatre termes et non deux, répartis en séries hétérogènes entrelacées : x enveloppant y devient x’, tandis qu’ y pris dans ce rapport à x devient y ’. » (François Zourabichvili, Le vocabulaire de Deleuze, Ed. Ellipses, 2003, pp. 29-30.)

- « Le devenir peut-être comparé à un « voyage immobile », où l’on « franchit un seuil » (Gilles Deleuze et Félix Guattari, Kafka, Pour une littérature mineure, Ed. Minuit, 1975, p. 24, p. 65, p. 67) . Le devenir implique la notion topologique de milieu : « le devenir n’est ni un ni deux, ni rapport de deux mais entre-deux, frontière ou ligne de fuite ». (Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie, tome 2 : Mille plateaux, Ed. de Minuit, 1980, p. 360.) (…)

Tout devenir passe par un « devenir-moléculaire » (Mille plateaux, 1980, chapitre 10). Le devenir n’existe que pour cette part virtuelle de nous-mêmes qui peut se dire « brouillard de singularités ». » (Stéfan Leclercq et Arnaud Villani, « Devenir », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 114.)

- « On n’est pas dans le monde, on devient avec le monde (.). » (Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, Ed. Minuit, 1991, p. 160.)

DISPARS(PRECURSEUR SOMBRE)

Nous appelons dispars le sombre précurseur qui met en rapport les séries hétérogènes et disparates. (…) [Le dispars est] différentiel et discordantiel. » (Gilles Deleuze, Différence et répétition, Ed. P.U.F., 1968, p. 187 et p. 265.)

- « Le dispars est tout à la fois (…) un point de contact ou d’indiscernabilité, distingué dans un brouillard de « voisinage » ou « d’extrême contiguïté », et sur le bord duquel, car il est aussi une profonde faille, « fourmillent » (au sens de la fourmilière) de petites différences (Gilles Deleuze, Différence et répétition, Ed. P.U.F., 1968, p. 330). » (Arnaud villani, « Dispars », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 125.)

ESPACE LISSE/STRIE

« Espace de proximité, d’affects intenses, non polarisé et ouvert, non mesurable, anorganique et peuplé d’événements ou d’héccéités, l’espace lisse s’oppose à l’espace strié, c’est-à-dire métrique, extensif et hiérarchisé. Au premier sont associés le nomadisme, le devenir et l’art haptique, au second, le sédentarisme, la métaphysique de la subjectivité et l’art optique. » (Mireille Buydens, « Espace lisse / Espace strié » in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 130.)

- « Se fondant sur l’analyse de Leroi-Gourhan (L’Homme et la Matière, Ed. Albin Michel, 1943), l’espace strié est rapporté au modèle du tissu, avec sa structure (fils de trame et fils de chaîne, et croisement perpendiculaire des deux), sa finitude (largeur du tissu définie par le cadre de la chaîne et l’aller-retour du fil de chaîne dans ce cadre fermé) et son ordre dynamique (les fils de chaîne s’écartent pour laisser passer le mouvement régulé des fils de trame), alors que l’espace lisse sera pensé sur le modèle du feutre, comme « anti-tissu » qui n’implique aucun dégagement des fils, aucun entrecroisement, mais seulement un enchevêtrement aléatoire des fibres, à la fois homogène (« lisse »), susceptible de croître en tous sens, et infini en droit. (…)

C’est à l’occasion des développements sur l’art haptique comme antithèse de l’art optique que ces notions seront développées de la manière la plus fine (Mille plateaux, 1980, pp.614-622). Deleuze distingue en effet deux grandes voies dans l’art plastique occidental : la première, qui a toute sa faveur et qui fut mise en œuvre par des peintres comme Cézanne ou Bacon, est définie comme l’expression d’une « vision rapprochée » et d’un espace haptique ou lisse. La seconde, négativement indexée, apparaît comme un « fourvoiement représentatif », fille de l’essentialisme et de ses quadrillages imposés, et exprime au contraire une « vision éloignée », se déployant dans un espace optique ou strié.

L’espace lisse donc l’espace spécifique de l’art haptique : c’est un espace sans profondeur, un espace d’immédiateté et de contact, qui permet au regard de palper l’objet, de se laisser investir par lui et de s’y perdre. (…)

L’espace lisse, enté sur la notion de proximité, est aussi un espace aformel. Il ne contient ni formes ni sujets, mais se peuple de forces et de flux, constituant un espace fluide, mouvant, sans ancrage ni polarisation, sans empreinte qui ne soit éphémère. » (Mireille Buydens, « Espace lisse / Espace strié » in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, pp. 132-134.)

EVENEMENT(CONCEPT SENS)

Dans tous mes livres, j’ai cherché la nature de l’événement. » (Gilles Deleuze, Pourparlers, Ed. Minuit, 1990, p. 194.)

- « On ne demandera donc pas quel est le sens d’un événement : l’événement, c’est le sens lui-même. » (Gilles Deleuze, Logique du sens, Ed. de Minuit, 1969, p. 34.)

- « L’événement se tient à deux niveaux, dans la pensée de Deleuze : condition sous laquelle la pensée pense (rencontre avec un dehors qui force à penser, coupe du chaos par un plan d’immanence), objectités spéciales de la pensée (le plan n’est peuplé que d’événements ou de devenirs, chaque concept est la construction d’un événement sur le plan). » (François Zourabichvili, Le vocabulaire de Deleuze, Ed. Ellipses, 2003, pp. 38.)

- « Comprendre « l’événement pur dans sa vérité éternelle, indépendamment de son effectuation spatio-temporelle, comme à la fois à venir et toujours déjà passé suivant la ligne de l’Aiôn » (Logique du sens, 1969, p. 172), comprendre sa « neutralité », son « impassibilité », son « indifférence » aux opposés (ibid., p. 122), c’est tout autant l’objet d’une sagesse « orientale » - dans le Zen, le tir à l’arc « devient non-tir » (ibid., p. 162)-, ou « stoïcienne » - quand la promenade se fait « promenade incorporelle » (ibid., p. 173) -, que celui de tout être qui se veut libre. » (Robert Sasso, « Evénement », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 145.)

- « Je ne crois pas que les médias aient beaucoup de ressources ou de vocation pour saisir un événement. D’abord ils montrent souvent le début ou la fin, tandis qu’un événement même bref, même instantané, se continue. Ensuite ils veulent du spectaculaire, tandis que l’événement est inséparable de temps morts. Ce n’est même pas qu’il y ait des temps morts avant et après l’événement, le temps mort est dans l’événement, par exemple l’instant de l’accident le plus brutal se confond avec l’immensité du temps vide où on le voit arriver, spectateur de ce qui n’est pas encore, dans un très long suspens. » (Gilles Deleuze, Pourparlers 1972-1990, Ed. de Minuit, 1990, p. 217.)

- « Tout événement est un brouillard de gouttes. » (Gilles Deleuze, Dialogues, avec Claire Parnet, Ed. Flammarion, 1977, p. 79.)

 

FLUX/COUPURES

« « Le réel flue » (L’Anti-Œdipe, 1972, p. 43). Le mot flux est pris au sens général de « processus » (L’Ile déserte et autres textes, 2002, p. 305). (…) Un flux est susceptible d’être coupé : c’est la fonction de toute « machine », qui est « système de coupures » (L’Anti-Œdipe, p. 43). Trois modes de coupures doivent être distingués, le dernier concernant spécifiquement les « machines désirantes » : 1) les « coupures-prélèvements », quand la machine tranche « un flux matériel supposé idéalement continu (hylè) » (ibid., p.43-44) ; 2) les « coupures-détachements » [ou « schizes » soit des segments détachés d’une chaîne de flux codés], quand la machine enregistre les fragments de code qui étaient associés aux prélèvements, à l’intérieur d’une chaîne signifiante, et les transmet à d’autres compositions, tels des « stocks mobiles » (ibid., p. 47) ; 3) enfin, dans le cas de la machine désirante, « la coupure-reste ou résidu, qui produit un sujet à côté de la machine, pièce adjacente à la machine » (ibid., p. 48). » (Robert Sasso et Arnaud Villani, Le vocabulaire de Gilles Deleuze, Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 351.)

HECCEITE

On peut appeler eccéités ou heccéités ces individuations qui ne constituent plus des personnes ou des ’’Moi’’. Et la question surgit : ne sommes-nous pas de telles eccéités plutôt que des ’’moi’’ ? (...) Nous croyons que la notion de sujet a perdu beaucoup de son intérêt au nom des singularités pré-individuelles et des individuations non-personnelles. » (Gilles Deleuze, « Un concept philosophique », Cahiers Confrontation, n° 20, hiver 1989, pp. 89-90 ; ou « A Philosophical Concept… », Topoi, n° 7, 2 septembre 1988.).

- « Une heccéité n’a ni début ni fin, ni origine ni destination ; elle est toujours au milieu. Elle n’est pas faite de points, mais seulement de lignes. Elle est rhizome. » (Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie, tome 2 : Mille plateaux, Ed. de Minuit, 1980, p. 321.)

- « L’heccéité désigne « toute individuation [qui] ne se fait pas sur le mode d’un sujet ou même d’une chose » (Dialogues, 1977, p. 111). Elle sert à « déterminer un champ transcendantal impersonnel et pré-individuel, (...) qui ne se confond pas pourtant avec une profondeur indifférenciée [et ne peut] pas être déterminé comme celui d’une conscience. (...) Ce qui n’est ni individuel ni personnel, au contraire, ce sont les émissions de singularités (...) [qui] président à la genèse des individus et des personnes » (Logique du sens, 1969, pp. 124-125). » (Anne Sauvagnargues, « Heccéité », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 172.)

- « Le plan de transcendance rapporte l’individuation à des formes substantielles, des sujets ; le plan d’immanence ou de consistance, « ne connaît pas (...) des sujets, mais plutôt ce qu’on appelle des ’’heccéités’’ » (Dialogues, 1977, p. 111). « Il n’y a plus de formes, mais seulement des rapports de vitesse entre particules infimes d’une matière non formée. Il n’y a plus de sujet, mais seulement des états affectifs individuants de la force anonyme » (« Spinoza et nous », Revue de synthèse, Janv.-Sept. 1978, p. 172). » (Anne Sauvagnargues, « Heccéité », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 173.)

IMAGE DE PENSEE(PHILOSOPHIQUE)

« Nous ne parlons pas de telle ou telle image de la pensée, variable selon les philosophies, mais d’une seule Image en général qui constitue le présupposé subjectif de la philosophie dans son ensemble. (…) D’après cette image, la pensée est en affinité avec le vrai et veut matériellement le vrai. » (Gilles Deleuze, Différence et répétition, Ed. P.U.F., 1968, p. 172).

- « Une image de la pensée, nommée philosophie, s’est constituée historiquement, qui empêche parfaitement les gens de penser. (…) [L’importance donnée à des notions] comme celles d’universalité, de méthode, de question et de réponse, de jugement, de reconnaissance ou de récognition, d’idées justes, (…) [et à des thèmes] comme ceux d’une république des esprits, d’une enquête de l’entendement, d’un tribunal de la raison, d’un pur ’’droit’’ de la pensée, avec des ministres de l’Intérieur et des fonctionnaires de la pensée pure, (…) [tout cela tiendrait au fait que, la pensée, au cours de l’histoire] emprunte son image proprement philosophique à l’État. » (Gilles Deleuze, Dialogues, avec Claire Parnet, Ed. Flammarion, 1977, p. 20.)

- « Par opposition à une telle « Image », Deleuze en avait signalé depuis 1962 une nouvelle chez Nietzsche : « Une nouvelle image de la pensée signifie ceci : le vrai n’est pas l’élément de la pensée. L’élément de la pensée est le sens et la valeur. » (Nietzsche et la philosophie, 1962, p. 123.) (...) Et l’acte de penser n’est pas une « possibilité naturelle », mais une « création » (Proust et les signes, 1976, p. 115). » (Robert Sasso, « Image de la pensée » in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 184.)

- « Toute philosophie originale se donne une image particulière de la pensée. N’est-il pas manifeste que « chaque grand philosophe (...) dresse une nouvelle image de la pensée » (Qu’est-ce que la philosophie ?, 1991, p. 52) ? (…) Se dégagent alors trois images principales : la grecque, la classique, la moderne, chacune caractérisée par un ensemble de traits remarquables. Ainsi, l’erreurest « un des traits principaux de l’image classique de la pensée » (ibid., p. 53), alors que « l’image grecque de la pensée invoquait la folie du détournement double, qui jetait la pensée dans l’errance infinie plutôt que dans l’erreur » (ibid., p. 54-55), et que le « premier caractère de l’image moderne de la pensée » sera de « renoncer complètement » au « rapport de la pensée avec le vrai » (ibid., p.55). » (Robert Sasso, « Image de la pensée » in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, pp. 188-189.)

INTENSITE

« Le concept d’intensité (…) exprime la différence pure comme texture première de l’Etre. « L’expression ’’différence d’intensité’’ est une tautologie . Toute intensité est différentielle, différence en elle-même. » (Différence et répétition, 1968, p. 287) » (Juliette Simont, « Intensité », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 207.)

INTERNET(ESPACE LISSE)

Le concept d’espace lisse constitue un modèle particulièrement fécond pour penser différents phénomènes contemporains caractérisés par une valorisation de la dissolution des frontières et des structures, de la fluidité, du non planifié et du spontané. En ce sens, il est un excellent outil pour conceptualiser l’espace cybernétique. Internet ne fonctionne-t-il pas en effet précisément comme un espace adirectionnel, non polarisé et non cartographiable, où les images se nouent et se dénouent sur un plan également proche ? Ne parle-t-on pas d’ailleurs de surfer sur le réseau, comme on navigue au gré des vagues, glissant sans boussole sur la poussière de pixels préformels ? L’internaute est un nomade, pilotant à vue dans la proximité des pages, sans perspective possible. Aussi Internet est-il l’espace lisse par excellence, comme lui espace d’ivresse et de fata morgana, aussi plein et vide que le Sahara, aussi proche et aussi aveuglant. L’espace strié serait alors, au contraire, le paradigme des médias traditionnels, avec leur linéarité, leur construction, leur profondeur et leur mise en perspective : l’orographie lisible de la vision éloignée, réfléchie et panoramique, opposée à la proximité enivrante de la vision haptique en espace lisse. » (Mireille Buydens, « Espace lisse / Espace strié » in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, pp. 134-135.)

LIGNE

Dans la mesure où, « individus ou groupes, nous sommes tous faits de lignes » (Gilles Deleuze, Dialogues, avec Claire Parnet, Ed. Flammarion, 1977, p. 151), la micropolitique ou, autrement dit, la schizo-analyse : « n’a pas d’autre objet que l’étude de ces lignes dans des groupes ou des individus » (Dialogues, p. 153).

- « On en distingue (et hiérarchise) trois sortes suivant leur degré de fluidité et de connectabilité :

a) les lignes molairesà segmentarité dure qui nous découpent binairement (travail / vacance ; marié / célibataire ; enfant / adulte / vieillesse ; école / armée / usine ; homo / héterosexuel, etc...) (= coupures) ;

b) les lignes souples et moléculaires qui « arrachent » des quanta des lignes à segments précédentes et aux dualismes (= fêlures). Elles passent « au-dessous » des grosses coupures et nous font, par des fêlures, franchir des seuils quasi invisibles. Elles sont porteuses de « micro- devenirs qui n’ont pas le même rythme que notre histoire » et de « folies secrètes » (Dialogues, p. 152) qui permettent « une autre politique » (ibid.) que la politique majoritaire ;

c) enfin les lignes de fuite, simples et abstraites « de plus grande pente » (ibid.), lignes moléculaires de déterritorialisation absolue qui traversent en permanence toute société (« tout fuit », « toujours quelque chose coule ou fuit », « une société se définit par ses lignes de fuite », Mille plateaux, p. 264) (= ruptures). » (Philippe Mengue, « Micropolitique », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 254.)

LIGNE DE FUITE

La ligne de fuite est une déterritorialisation. (…) Fuir, ce n’est pas du tout renoncer aux actions, rien de plus actif qu’une fuite. C’est le contraire de l’imaginaire. C’est aussi bien faire fuir, pas forcément les autres, mais faire fuir quelque chose, faire fuir un système comme on crève un tuyau... Fuir, c’est tracer une ligne, des lignes, toute une cartographie. » (Gilles Deleuze, Dialogues, avec Claire Parnet, Ed. Flammarion, 1977, p.47

- « La fuite peut mal tourner, « déstratifier à la sauvage » : « le danger est qu’elle franchisse le mur, mais, au lieu de se connecter avec d’autres lignes pour augmenter ses valences, elle tourne en destruction, abolition pure et simple, passion d’abolition » (Mille plateaux, 1980, p. 280). » (Bernard Andrieu et Arnauld Villani, « Ligne de fuite », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 211.)

MACHINE

« La définition d’une machine en général peut se réduire à (…) [un] « système de coupures de flux » (L’Ile déserte et autres textes, 2002, p. 305). » (Robert Sasso et Arnaud Villani, Le vocabulaire de Gilles Deleuze, Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 353.)

MACHINE DE GUERRE

« Nous définissons la ’’machine de guerre’’ comme un agencement linéaire qui se construit sur des lignes de fuite. En ce sens, la machine de guerre n’a pas du tout pour objet la guerre ; elle a pour objet un espace très spécial, espace lisse, qu’elle compose, occupe et propage. Le nomadisme, c’est précisément cette combinaison machine de guerre-espace lisse. » (Gilles Deleuze, Pourparlers, Ed. Minuit, 1990, p. 50.)

- « En quel sens la machine de guerre « n’a pas la guerre pour objet » [?]. L’ambiguïté d’où la machine de guerre tire son nom vient de ce qu’elle ne laisse pas de trace autre que négative dans l’histoire (Dialogues, p. 171). En témoigne le destin de toute résistance, d’être qualifiée d’abord de terrorisme ou de déstabilisation, puis de triompher amèrement, quand elle triomphe, en passant dans la forme de l’Etat : c’est qu’elle relève du devenir, du « devenir-révolutionnaire », et ne s’inscrit pas dans l’histoire (Pourparlers, pp. 208-209 ; Qu’est-ce que la philosophie ?, p. 106). » (François Zourabichvili, Le vocabulaire de Deleuze, Ed. Ellipses, 2003, p. 48.)

- « Ce qui caractérise la machine de guerre est l’extériorité de son rapport à l’Etat. Consubstantiellement liée au nomadisme, à son déplacement (même sur place), à sa vitesse absolue (Mille plateaux, 1980, p.460), à son espace sans stries ni repères (ibid., p.477), la machine de guerre entretient en outre un rapport à l’invention du nombre « nombrant » (ibid., p. 482) et à l’activité d’une « pensée du dehors » (ibid., p. 467). » (Robert Sasso et Arnaud Villani, Le vocabulaire de Gilles Deleuze, Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 354.)

MAJEUR-MINEUR

Ce qui définit une situation, c’est une certaine distribution des possibles, le découpage spatio-temporel de l’existence. Il ne s’agit pas tant de rituel que de la forme même, dichotomique, de la possibilité : ou bien-ou bien, disjonctions exclusives de tous ordres (masculin-féminin, adulte-enfant, humain-animal, intellectuel-manuel, travail-loisir, blanc-noir, hétérosexuel-homosexuel, etc.) qui strient d’avance la perception, l’affectivité, la pensée, enfermant l’expérience dans des formes toutes faites, y compris de refus et de lutte. Il y a de l’oppression en vertu de ce striage, comme on le voit à ces couples d’opposés qui tous enveloppent une hiérarchie : chaque disjonction est au fond celle d’un majeur et d’un mineur. » (François Zourabichvili, Le vocabulaire de Deleuze, Ed. Ellipses, 2003, pp. 40-41.)

- « Pour Deleuze et Guattari, l’issue est donc moins dans un changement de situation ou dans l’abolition de toute situation que dans le vacillement, l’affolement, la désorganisation d’une situation quelconque. Ce qui ne signifie pas que toutes les situations se vaillent ; mais leur valeur respective tient au degré de désorganisation qu’elles supportent sans éclater, non à la qualité intrinsèque de l’ordre dont elles témoignent. (…) Ces vecteurs de désorganisation ou de « déterritorialisation » sont précisément nommés lignes de fuite. » (François Zourabichvili, Le vocabulaire de Deleuze, Ed. Ellipses, 2003, pp. 41-42.)

MATIERE

La matière obéit à des étagements, à des concrescences qui donnent de l’espace et du temps une autre image que celle que nous impose la chair. La matière est pelliculaire et stratigraphique, ondulatoire et fluxueuse à l’instar du cerveau où elle se replie. » (Jean-Clet Martin et Arnauld Villani, « Multiplicité », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n°3, Printemps 2003, p. 264.)

MOLECULAIRE

S’oppose au molaire, éminent et trop grossier, laissant échapper tout le détail du réel. Le moléculaire est virtuel, et non moins réel, en tant qu’il en est la source. La révolution deleuzienne en philosophie repose sur la molécularisation de tous les sujets et de tous les objets, devenus émission et brouillard de singularités. » (Robert Sasso et Arnaud Villani, Le vocabulaire de Gilles Deleuze, Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, pp. 354-355.)

MULTIPLICITE

« La multiplicité ne doit pas désigner une combinaison de multiple et d’un, mais au contraire une organisation propre au multiple en tant que tel, qui n’a nullement besoin de l’unité pour former un système. » (Gilles Deleuze, Différence et répétition, Ed. P.U.F., 1968, p. 236.)

- « Une multiplicité ne se définit pas par ses éléments, ni par un centre d’unification ou de compréhension. Elle se définit par le nombre de ses dimensions ; (...) elle ne perd ou ne gagne aucune dimension sans changer de nature. Et comme les variations de ses dimensions lui sont immanentes, il revient au même de dire que chaque multiplicité est déjà composée de termes hétérogènes en symbiose, ou qu’elle ne cesse pas de se transformer dans d’autres multiplicités en enfilade [...] » (Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie, tome 2 : Mille plateaux, Ed. de Minuit, 1980, p. 305). [Chaque multiplicité est donc définie par] « une bordure fonctionnant comme Anomal » (Mille plateaux, p. 305) [l’anomal, du grec an-homalos, « est la rugosité du point saillant » nous dit Jean-Clet Martin].

- « Le problème devient celui de la distinction de deux types de multiplicité (actuelle-extensive, qui se divise en parties extérieures les unes aux autres, ainsi la matière ou l’étendue ; et virtuelle-intensive, qui ne se divise qu’en dimensions enveloppées les unes dans les autres, ainsi la mémoire ou la durée). » (François Zourabichvili, Le vocabulaire de Deleuze, Ed. Ellipses, 2003, p. 51.)

- « Continue, hétérogène, ne pouvant se diviser sans changer de nature, une multiplicité n’est pas un multiple ordinal ni un ensemble cardinal. Elle désigne une variété de dimensions qui ne cesse de changer l’ordre de ses rapports à chaque échelle considérée. Elle est un dynamisme vital concernant une vie non-organique, voire un corps dont l’agencement relève de certaines fonctions plutôt que de ses organes. » (Jean-Clet Martin et Arnauld Villani, « Multiplicité », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 260.)

PASSION d’ABOLITION

« La « passion d’abolition » [dans Mille plateaux] désigne le moment où le désir affronte sa répression dans des conditions désespérées et trouve dans la destruction des autres et de soi « le seul objet » qui lui reste lorsqu’il a « perdu sa puissance de muer ». » (François Zourabichvili, Le vocabulaire de Deleuze, Ed. Ellipses, 2003, p. 47.)

PEINTURE

« L’éternel objet de la peinture : peindre les forces (…). » (Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, Ed. Minuit, 1991, p. 172.)

- « La tâche de la peinture est définie comme la tentative de rendre visibles des forces qui ne le sont pas (…) : rendre visibles la force de plissement des montagnes, la force de germination de la pomme, etc. » (Gilles Deleuze, Francis Bacon. Logique de la sensation, Ed. La Différence, 1981, p. 39, puis p. 28).

PENSER-PENSEE

« On reconnaît volontiers qu’il y a du danger dans les exercices physiques extrêmes, mais la pensée aussi est un exercice extrême et raréfié. Dès qu’on pense, on affronte nécessairement une ligne où se jouent la vie et la mort, la raison et la folie, et cette ligne vous entraîne. On ne peut penser que sur cette ligne de sorcière, étant dit qu’on n’est pas forcément perdant, qu ’on n’est pas forcément condamné à la folie ou à la mort. » (Gilles Deleuze, Pourparlers 1972-1990, Ed. de Minuit, 1990, p. 141.)

- « Penser, c’est voyager. » (Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie, tome 2 : Mille plateaux, Ed. de Minuit, 1980, p. 602.)

- « Moins les gens prennent la pensée au sérieux, plus ils pensent conformément à ce qu’un État veut. » (Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie, tome 2 : Mille plateaux, Ed. de Minuit, 1980, p. 466.)

PHILOSOPHER

Philosopher n’est rien d’autre : capturer le chaos dans une forme qui continue à en dire l’intensité et l’infinité, tout en étant elle-même finie. Et si telle est la pensée, « il n’est pas faux de dire que c’est un exercice dangereux » (Qu’est-ce que la philosophie ?, 1991, p. 44). » (Juliette Simont, « Intensité », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 207.)

PLANS

« Distinct du plan de référence, qui caractérise la science, [lequel] est formé d’actuels et renonce à l’infini, et du plan de consistance, qui caractérise l’art, [lequel] est formé d’affects et de percepts, et [qui] crée du fini qui redonne l’infini, le plan d’immanencecaractérise la philosophie, est formé de concepts et sauve l’infini. » (Maurice Elie et Arnaud Villani, « Plan d’immanence », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 272.)

- « Deleuze distingue deux types de plan sur lesquels se distribuent une vie ou une pensée : un plan d’organisation et un plan de consistance ou plan d’immanence. Le plan d’organisation dispose toujours d’une dimension supplémentaire et transcendante, d’un principe de composition plus ou moins caché, d’un dessein ou d’une Loi (humains ou divins) qui organisent et orientent l’évolution des formes et le développement des sujets.

Le plan de consistance ou d’immanence ne connaîtau contraire que des éléments non formés, (particules ou molécules emportées par des flux) et des processus de subjectivation, qui deviennent dans un temps flottant aux directions multiples, et dans un espace toujours ouvert sur le dehors et sur les rencontres auxquelles il ne cesse de donner lieu. Ici il n’y a plus de formes, mais des rapports entre éléments non formés, il n’y a plus de sujets mais des subjectivations sans sujet qui constituent des agencements collectifs et qui dessinent des cartes des vitesses et des intensités, mouvements imprédictibles et imperceptibles. Vivre (ou penser) ne signifie pas suivre les épisodes ordonnés d’une histoire préétablie, mais sélectionner des rencontres et des vitesses, construire un plan et consister sur sa surface, tracer des orientations, des directions, des entrées et des sorties, une géographie dynamique plutôt qu’une histoire. » (Manola Antonioli, « Vitesse », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 338.)

PLAN d’IMMANENCE

« Le plan d’immanence est comme une coupe du chaos, et agit comme un crible. Ce qui caractérise le chaos, en effet, c’est moins l’absence de déterminations que la vitesse infinie avec laquelle elles s’ébauchent et s’évanouissent (…). Le chaos chaotise, et défait dans l’infini toute consistance. Le problème de la philosophie est d’acquérir une consistance, sans perdre l’infini dans lequel la pensée plonge (le chaos à cet égard a une existence mentale autant que physique). » (Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, Ed. Minuit, 1991, pp. 44-45.)

- « Le concept de « plan d’immanence » se substitue au « champ transcendantal » issu des philosophies de Kant et de Husserl (sur ces deux auteurs, cf. Logique du sens (14e-17e séries) et Qu’est-ce que la philosophie ? , pp. 48-49).

« Plan » et non plus « champ » : parce qu’il n’est pas pour un sujet supposé hors-champ, ou à la limite d’un champ qui s’ouvre à partir de lui sur le modèle d’un champ de perception (cf. l’Ego transcendantal de la phénoménologie) ; et aussi parce que tout ce qui vient l’occuper ne croît ou ne se connecte que latéralement, sur les bords, tout n’y étant que glissades, déplacements, clinamen (Logique du sens, pp. 15-16 et 311-312), et même « clinique », non seulement au sens défini plus haut de « glissement d’une organisation à une autre », mais au sens de « formation d’une désorganisation, progressive et créatrice » (ce qui renvoie à la définition deleuzienne de la perversion - voir « Ligne de fuite »).

Les mouvements sur le plan s’opposent à la verticalité d’une fondation ou à la rectilinéarité d’un progrès.

« D’immanence » et non plus « transcendantal » : parce que le ne précède pas ce qui vient le peupler ou le remplir, mais se construit et se remanie dans l’expérience, de telle sorte qu’il n’y a plus de sens à parler de formes a priori de l’expérience, d’une expérience en général, pour tous les lieux et tous les temps (de même qu’on ne peut plus se contenter du concept d’un espace-temps universel et invariable). En d’autres termes, de telles conditions ne sont « pas plus larges que ce qu’elles conditionnent », et c’est pourquoi la philosophie critique ainsi radicalisée prétend énoncer les principes d’une véritable genèse, non d’un simple conditionnement externe indifférent à la nature de ce qu’il conditionne (les épistémè ou les « a priori historiques » de Foucault donnent une idée de cette exigence, même si les plans de pensée selon Deleuze se rapportent plutôt à des auteurs et à des œuvres). » (François Zourabichvili, Le vocabulaire de Deleuze, Ed. Ellipses, 2003, pp. 64-65.)

PLANOMENE(du verbe ’’planesthai’’ qui signifie errer

Champ d’immanence illimité, parcouru à vitesse infinie par les lignes de déterritorialisation qui emportent les multiplicités vers le dehors. (…) Le planomène apparaît comme un champ perpétuel d’interactions, où les multiplicités ne cessent d’être emportées par le dehors pour augmenter le nombre de leurs connexions. (…) Cette force d’expansion, comme une injonction centrifuge, nous exhorte à toujours aller explorer ce qui peut faire bordure avec le différent, avec ce qui pourra donner lieu à un nouvel agencement. » (Bruno Heuzé, « Planomène », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 276, p. 277, p. 279.)

REVOLUTIONNAIRE

Quel est le critère que Deleuze donne du révolutionnaire ? La capacité, la plus grande possible, de connecter des hétérogènes (« le désir est révolutionnaire parce qu’il veut toujours plus de connexions et d’agencements », in Dialogues, p. 97). Ce critère se confond avec celui de la vitalité, de la grande santé (…). » (Philippe Mengue, « Micropolitique », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n°3, Printemps 2003, p. 256.)

RHIZOME

« Soustraire l’unique de la multiplicité à constituer ; écrire à n-1 [ou n-Un]. Un tel système [lorsque le multiple se soustrait à l’emprise de l’Un (n-1)] pourrait être nommé rhizome. (…) À la différence des arbres ou de leurs racines, le rhizome connecte un point quelconque avec un autre point quelconque, et chacun de ses traits ne renvoie pas nécessairement à des traits de même nature, il met en jeu des régimes de signes très différents et même des états de non-signes. Le rhizome ne se laisse ramener ni à l’Un ni au multiple... Il n’est pas fait d’unités, mais de dimensions, ou plutôt de directions mouvantes. Il n’a pas de commencement ni de fin, mais toujours un milieu, par lequel il pousse et déborde. Il constitue des multiplicités » (Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie, tome 2 : Mille plateaux, Ed. de Minuit, 1980, p. 13 et p. 31).

- « Système ouvert de « multiplicités » sans racines, reliées entre elles de manière non arborescente, dans un plan horizontal (ou ’’plateau’’) qui ne présuppose ni centre ni transcendance. » (Robert Sasso et Arnaud Villani, Le vocabulaire de Gilles Deleuze, Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 358.)

SCHIZO-ANALYSE

« Tel est donc le but de la schizo-analyse : analyser la nature spécifique des investissements libidinaux de l’économique et du politique ; et montrer par là comment le désir peut être déterminé à désirer sa propre répression dans le sujet qui désire » (Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie, tome 1 : L’Anti-Œdipe, Ed. de Minuit, 1972, pp. 124-125). [Comment les masses ont-elles pu] « désirer le fascisme » ? (L’Anti-Œdipe, p. 306 ; pp. 412-414.)

- « Schizo-analyse : 1) Analyse, inspirée par le vécu schizophénique, de la nature spécifique des flux et investissements libidinaux dans les groupes et individus, d’où découle une théorie politique spécifique ; 2) Analyse de la schizophrénie, des états schizoïdes et des productions à partir de la constitution dynamique du sujet par le travail soignant-soigné afin d’instituer le désir. » (Bernard Andrieu, « Schizo-analyse » in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 308.)

- « Les nouveaux modèles décrivent le schizophrène comme un sujet en voie de définition, mais qui ne cesse d’y parvenir. » (Bernard Andrieu, « Schizo-analyse » in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 312.)

Dans la mesure où, « individus ou groupes, nous sommes tous faits de lignes » (Gilles Deleuze, Dialogues, avec Claire Parnet, Ed. Flammarion, 1977, p. 151), la micropolitique ou, autrement dit, la schizo-analyse : « n’a pas d’autre objet que l’étude de ces lignes dans des groupes ou des individus » (Dialogues, p. 153).

- « On en distingue (et hiérarchise) trois sortes suivant leur degré de fluidité et de connectabilité :

a) les lignes molairesà segmentarité dure qui nous découpent binairement (travail / vacance ; marié / célibataire ; enfant / adulte / vieillesse ; école / armée / usine ; homo / héterosexuel, etc...) (= coupures) ;

b) les lignes souples et moléculaires qui « arrachent » des quanta des lignes à segments précédentes et aux dualismes (= fêlures). Elles passent « au-dessous » des grosses coupures et nous font, par des fêlures, franchir des seuils quasi invisibles. Elles sont porteuses de « micro- devenirs qui n’ont pas le même rythme que notre histoire » et de « folies secrètes » (Dialogues, p. 152) qui permettent « une autre politique » (ibid.) que la politique majoritaire ;

c) enfin les lignes de fuite, simples et abstraites « de plus grande pente » (ibid.), lignes moléculaires de déterritorialisation absolue qui traversent en permanence toute société (« tout fuit », « toujours quelque chose coule ou fuit », « une société se définit par ses lignes de fuite », Mille plateaux, p. 264) (= ruptures). » (Philippe Mengue, « Micropolitique », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 254.)

SINGULARITES/PRE-INDIVIDUELLES

« Nous ne pouvons accepter l’alternative qui compromet à la fois la psychologie, la cosmologie et la théologie tout entières : ou bien des singularités déjà prises dans des individus et des personnes, ou bien l’abîme indifférencié. Quand s’ouvre le monde fourmillant des singularités anonymes et nomades, impersonnelles, pré-individuelles, nous foulons enfin le champ du transcendantal. » (Gilles Deleuze, Logique du sens, Ed. Minuit, 1969, p. 125.)

- « L’individu suppose la mise en convergence d’un certain nombre de singularités, déterminant une condition de clôturesous laquelle se définit une identité (…). [En revanche les] singularités ont entre elles des rapports de divergence ou de disjonction, certainement pas de convergence puisque celle-ci implique déjà le principe d’exclusion qui gouverne l’individualité : elles ne communiquent que par leur différence ou leur distance, et le libre jeu du sens et de sa production réside précisément dans le parcours de ces multiples distances, ou « synthèse disjonctive » (Logique du sens, pp. 201-204). Les individus que nous sommes, dérivant de ce champ nomadique d’individuation qui ne connaît que des couplages et des disparités, champ transcendantal parfaitement impersonnel et inconscient, ne renouent pas avec ce jeu du sens sans faire l’épreuve de la mobilité de leurs frontières (Différence et répétition, pp. 327 et 331). A ce niveau, chaque chose n’est plus elle-même qu’une singularité qui « s’ouvre à l’infini des prédicats par lesquels elle passe, en même temps qu’elle perd son centre, c’est-à-dire son identité comme concept et comme moi » (Logique du sens, p. 204 et pp. 344-345).(François Zourabichvili, Le vocabulaire de Deleuze, Ed. Ellipses, 2003, pp. 76-77.)

- « La singularité est indissociable de son milieu, elle « passe entre les bords » (Différence et répétition, 1968, p. 155). Ce milieu joue comme « potentiel », différence initiale. D’où l’impératif méthodologique d’une pensée par le milieu : « On ne peut pas séparer un état de choses [l’éclair] du potentiel à travers lequel il opère » (Qu’est-ce que la philosophie ?,1991, p.145). La singularité est indissociable du champ de forces qu’elle actualise, du plan d’immanence dont elle s’arrache. Toute singularité réclame une « éthologie des forces », une prise en considération du milieu constituant, qui la fait apparaître comme une « conséquence », un « effet » pour le système. » (Anne Sauvagnargues, « Fulgurer » in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. de Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 164.)

SPATIUM INTENSIF

« Nous devons concevoir (...) comme condition de l’expérience, des intensités pures enveloppées dans une profondeur, dans un spatium intensif qui préexiste à toute qualité comme à toute extension. » (Gilles Deleuze, « La méthode de dramatisation », Bulletin de la Société française de philosophie, 61ème année, n° 3, 1967, repris dans L’Ile déserte et autres textes, Ed. Minuit, 2002, p. 135).

SENS

« Deleuze est le premier à avoir tenté de penser le sens, distinct du signifié, sans recourir à la transcendance du sujet ou de la conscience (par rapport au système du signifiant). Le sens deleuzien n’est pas le noème d’une conscience, une essence. Le sens deleuzien émerge du non-sens et n’a pas de « sens » (de signification supplémentaire). Il fait sens, il agence ou est agencé (dépend d’un agencement). Il faut donner toute sa signification (active, productive) au verbe faire. Le sens fait irruption, est produit comme un effet « effet de sens »), en rapport avec les failles irréductibles qui creusent les structures signifiantes. Le sens ne détenant aucune position de surplomb, totalisante, il n’est pas de l’ordre d’un méta-langage. Il n’est pas non plus, comme dans la dialectique, le terme d’une téléologie. Il est anti-dialectique. » (Philippe Mengue, « Logique du sens », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. de Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 231.)

- « En définitive, ce qui traverse toute cette histoire du sens est l’idée que, dans les lacunes des discours cohérents, les failles des ensembles sociaux stratifiés, les fêlures des organismes bien formés, il passe toujours autre chose ; une autre pensée se dessine, une ligne de fuite se trace. Le sens comme événement tente de nommer et penser cette « fuite » active et créatrice, irréductible à l’histoire et à son pourrissement. Et tel est le grand mérite de cette notion deleuzienne, en tant qu’elle est identique à celle d’événement. Nous savons que la science et la logique modernes organisent la disparition du sens et que la politique dominante en est le plus souvent l’étouffement. Mais, Deleuze nous montre justement que le sens, en tant qu’il est la pensée de l’événement, resurgit, nécessairement et toujours. Car il coïncide avec l’invention propre à la vie, avec la libération de ce qui l’emprisonne, le traçage de la ligne de fuite, qui forment les buts pratiques et ultimes de la philosophie et de la littérature. Avec le sens, ou le concept, « il s’agit toujours de libérer la vie là où elle est prisonnière » (Qu’est-ce que la philosophie ?, 1991, p. 162 ; Critique et Clinique, 1993, p. 14). Le sens est donc arrimé à l’invention de nouvelles possibilités de vie (Critique et Clinique, 1993, p. 15), si bien que le dernier sens (du terme sens), le concept, retrouve, pour ne l’avoir jamais perdu, le sens nietzschéen. » (Philippe Mengue, « Logique du sens », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. de Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 239.)

SUJET SUPER-JET

Deleuze a développé une philosophie de l’aformel et du flux, selon la métaphore du sable nouant et dénouant ses dunes, où toute forme est plissement, concrescence éphémère et libre, affectant un substrat conçu comme grouillement de singularités intensives. (…)

Si toute forme doit être pensée comme le pliage ou la « dune » d’un substrat aformel et lisse, il en résulte que le sujet ne peut plus être considéré comme un sub-jet préexistant, instance donnée a priori, mais au contraire, selon une expression que Deleuze emprunte à Whitehead, comme un super-jet, une instance seconde, produit d’un processus de subjectivation pliant pour un temps le substrat transcendantal. Aussi Deleuze définira-t-il l’individu comme « concentration, accumulation, coïncidence d’un certain nombre de singularités préindividuelles convergentes » (Gilles Deleuze, Le Pli, Leibniz et le baroque, Ed. Minuit, 1988, p. 85), soit encore comme une enveloppe : « le sujet n’est pas un sujet, c’est une enveloppe » (Gilles Deleuze, Pourparlers 1972 -1990, Ed. de Minuit,1990, p. 212). » (Mireille Buydens, « Espace lisse / Espace strié » in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, pp. 130-131.)

TEMPS (IMAGE-CRISTAL)

« Ce qui constitue l’image-cristal, c’est l’opération la plus fondamentale du temps : puisque le passé ne se constitue pas après le présent qu’il a été, mais en même temps, il faut que le temps se dédouble à chaque instant en présent et passé, qui diffèrent l’un de l’autre en nature, ou, ce qui revient au même, dédouble le présent en deux directions hétérogènes dont l’une s’élance vers l’avenir et l’autre tombe dans le passé. Il faut que le temps se scinde en deux jets dissymétriques dont l’un fait passer tout le présent, et dont l’autre conserve tout le passé. Le temps consiste dans cette scission, et c’est elle, c’est lui qu’on voit dans le cristal. » (Gilles Deleuze, Cinéma 2. L’image-temps, Ed. de Minuit, 1985, pp. 108-109.)

- « L’histoire du monde, comme celle d’une vie, est marquée par des redistributions - ou événements - qui pluralisent le champ des possibles, ou plutôt le démultiplient en champs incompossibles les uns avec les autres. (…) Le caractère dérivé du champ des possibles entraîne l’affirmation d’une temporalité multiple, d’un temps multidimensionnel - la révélation d’une réalité non-chronologique du temps, plus profonde que la chronologie. » (François Zourabichvili, Le vocabulaire de Deleuze, Ed. Ellipses, 2003, pp. 90-91.)

UNIVOCITE DE l’ETRE

L’univocité est la synthèse immédiate du multiple : l’un ne se dit plus que du multiple, au lieu que ce dernier se subordonne à l’un comme au genre supérieur et commun capable de l’englober. C’est dire que l’un n’est plus que le différenciant des différences, différence interne ou synthèse disjonctive. Le mot « différenciant » (…) ne désigne rien d’autre que le bord à bord des différences ou le réseau multiple et mutant de leurs « distances » (…). Le corollaire de cette synthèse immédiate du multiple est l’étalement de toutes choses sur un même plan commun d’égalité : « commun » n’a plus ici le sens d’une identité générique, mais d’une communicationtransversale et sans hiérarchie entre les êtres qui seulement diffèrent. » (François Zourabichvili, Le vocabulaire de Deleuze, Ed. Ellipses, 2003, pp. 82-83.)

VIE

« Toute vie est bien entendu un processus de démolition. » (Gilles Deleuze, Logique du sens, Ed. Minuit, 1969, p. 130).

VITALISME

« Il y a un lien profond entre les signes, l’événement, la vie, le vitalisme. (…) Ce sont les organismes qui meurent, pas la vie. (…) Tout ce que j’ai écrit était vitaliste, du moins je l’espère, et constituait une théorie des signes et de l’événement. » (Gilles Deleuze, Pourparlers, Ed. Minuit, 1990, p. 196.)

VIRTUEL/ACTUEL

« Le virtuel ne s’oppose pas au réel, mais seulement à l’actuel. Le virtuel possède une pleine réalité, en tant que virtuel… Le virtuel doit même être défini comme une stricte partie de l’objet réel (…). » (Gilles Deleuze, Différence et répétition, Ed. P.U.F., 1968, p. 269.)

- « L’actuel et le virtuel sont des catégories qui (…) possèdent la même réalité, mais sont exclusives l’une de l’autre. L’actuel désigne l’état de choses matériel et présent. Le virtuel, l’événement incorporel, passé, idéel. Leur échange traduit la dynamique du devenir comme différenciation et création. » (Anne Sauvagnargues, « Actuel/Virtuel », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 22.)

- « Le virtuel n’existe pas moins que l’actuel, l’actuel n’est pas le développement du virtuel, le temps n’est pas une ligne de développement successive du virtuel à l’actuel. (…) L’actuel n’est pas la suppression du virtuel, mais sa phase adverse et réversible. (…) Le virtuel et l’actuel sont donc les deux phases solidaires du réel qui existent au même titre, mais non de la même manière, et jamais simultanément. » (Anne Sauvagnargues, « Actuel/Virtuel », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, pp. 26-27.)

VITESSE

« [Le concept de vitesse est] présent à trois niveaux. Vitesse, d’abord, des intensités dans le chaos, c’est-à-dire dans le désordre premier de l’Être. Le chaos n’est pas une nuit indifférenciée, c’est une infinité où les différences, terriblement inconsistantes, se défont sitôt qu’ébauchées, à toute vitesse. Vitesse, ensuite, du plan d’immanence, c’est-à-dire du filet que tend le philosophe sur le chaos, et par lequel il décide pré-philosophiquement de ce qui vaut d’être pensé. Vitesse, enfin, des concepts que crée le philosophe pour peupler le plan, pour l’articuler par des éléments finis, c’est-à-dire pour penser. » (Juliette Simont, « Intensité », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze (sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani), Les Cahiers de Noesis n° 3, Printemps 2003, p. 206.)